Se remettre d’une arthroplastie complète du genou est un long périple dont on peine à voir l’issue (jusqu’à 18 mois, me dit-on…). Pour se remettre sur pied, ça demande une discipline rigoureuse, des efforts constants et une persévérance opiniâtre, malgré l’apparent statu quo. Un peu comme apprendre une pièce chorale. Certains jours, tu te décourages. Mais en attaquant patiemment la bête ti boute par ti boute, éventuellement, tu cleares les embûches, repères les pièges et un matin tu t’éveilles, et hop! la toune est maitrisée. Le genou, pas encore. Mais heureusement, Margo des Sainte-Anne Singers nous a monté un programme sous le thème de la sérénité. J’en ai eu beaucoup besoin au cours des derniers mois ;) Voici donc une présentation de certains de ces chants sereins qu’on va chanter ce dimanche (viens voir ça, c’est beau, ça fait du bien, et le site de cette minuscule église est tout simplement enchanteur).

Hope is the thing with feathers

L’espoir. Le moteur principal de tout travail, qu’il soit musical ou médical. Ici, le poème d’Emily Dickinson est magnifiquement mis en musique par l’ami Rémi St-Jacques (écoutez mon entretien avec Rémi ici). Étonnamment, Rémi me dit que cette pièce a été peu chantée. Une fois à Toronto par l’ensemble Concreamus, une fois par le Choeur de chambre du Québec, bientôt à Podium par l’octuor Silver Thread, et ce dimanche, par nous.

C’est plutôt étonnant, car même si c’est une de ses premières pièces (il en a accouché le 31 décembre 2020, tout juste avant la covid, visionnaire Rémi?), on retrouve dans ce travail, ce style qui le distingue : une musicalité pour tous les pupitres (on a toustes l’impression de chanter la mélodie), des nuances d’une grande sensibilité, une mise en musique élégante qui sublime le texte (et lui donne des ailes!), sans compter son arpège sus4 signature pour les basses qu’on retrouve aussi dans Vita arboris et D’un océan à l’autre.

C’est pas une pièce facile, même si les notes par elles-mêmes ne sont pas de réels défis. Le challange, comme disent les Français, c’est surtout d’arriver à blender tout ça ensemble. En chemin, ça peut sembler boiteux comme résultat, mais quand on y arrive, l’espoir devient une réalité qui n’arrête jamais, and never stops… and never stops. At all.

Ça va venir

L’espoir, la protéine de la sérénité, peut vivre sous diverses couleurs. Oui, des tounes plus tristounettes, plus aériennes, sont d’excellents véhicules. Mais l’humour et un rythme plus actif peuvent eux aussi très bien servir de support à une réflexion sur la suite des choses.

À preuve, le savoureux Ça va venir de l’ami Jean-Charles Côté (écoutez mon entretien avec Jean-Charles ici), un arrangement haut en couleur de la célèbre turlutte de La Bolduc.

J’adore les débuts de chaque montée où le Ça vaaaaa venir se tend comme un élastique pour nous lancer dans un autre tableau. Comme le Ça va ben aller de la covid, mais en plus (m)ironique. Le texte dresse un tableau noir de la situation, mais la couleur musicale, et les turluttes, viennent mettre du rose dans ces nuages gris.

Ce qui me fait particulièrement sourire, ce sont les répliques des autres voix aux complaintes principales chantées à tour de rôle par les sopranos, les basses et les ténors. En avant plan, un texte qui goûte la Grande Dépression dans une musicalité très terroir. À l’arrière, des répliques qui sonnent comme des tirades d’opéra burlesque.

Au final, ça met de la joie au coeur et de la mine dans le crayon. Un anti-dépresseur musical qui fonctionne à tout coup!

!Garibasen

Sentir au fil des semaines et des mois, son corps reconstruire une jambe autour de ces corps étrangers en titanium et en cobalt, c’est assister aux premières loges à la force de la vie, et in extensi, à celle de la nature.  

!Garibasen de Cedrick Hosoweb fait justement l’éloge de Mère Nature, nous rappelant que sous le soleil nous ne faisons qu’un et qu’on se doit de prendre soin de cette nature si fragile.  

La musique est simple, joyeuse, rassembleuse, mais ce qui frappe, c’est surtout le rôle rythmique de ces particuliers claquements de langue qui servent de consonnes dans certaines langues du sud de l’Afrique, notamment le xhosa et le zoulou. Ceuzes d’entre vous qui se rappellent de Les dieux sont tombés sur la tête auront en tête l’image de ce frèle bushman qui parle en ponctuant ses phrases de claquements de langue. C’est précisément ce que l’on fait. Ou plutôt qu’on s’efforce de faire. Car ces claquements de langues (qui prennent la forme d’un !, comme dans !Garibasen) font partie intrinsèque du mot. On a donc bûché tout au long de la saison pour maitriser cette gymastique linguale fort complexe, car selon la consonne qu’il précède, le claquement de langue sera dental, latéral, alvéolaire, palatal ou bilabial.  

Mais au final, ça donne une touche savoureuse à cet air bon enfant, surtout qu’il est accompagné au djembe par notre choriste-percussionniste Léonce!

Let my love be heard

Difficile de mettre en mot toute l’intensité de cette brillante et vertigineuse composition de Jake Runestad. Combien de fois ai-je pleuré au creux d’une autre nuit blanche en travaillant cette pièce, seul dans le noir, dans mon froid bureau.

Let my love be heard est un long cri du coeur qui émerge lentement à partir de la mesure 31 pendant que les voix de femmes se passent la puck pour relier un accompagnement qui devient quelque part la ligne mélodique elle-même, tant c’est beau, pendant que les boyz, on répète le motif en accélérant lentement mais inexorablement la cadence et l’intensité jusqu’à l’impressionnant climax de la mesure 45 qui wrappe dans un accord du tonnerre tout la douleur humaine. Chair de poule garantie.

Big yellow taxi

Avec les Sainte-Anne Singers, on intégre toujours quelques pièces populaires au programme. De façon générale, je ne suis pas trop hot sur les arrangements choraux de pièces populaires, car trop souvent, les lignes de basse sont de pâles reflets de la ligne de la guitare basse. Boom, boom. Boom, boom. Boring.

Mais pas ici! Les frères Podds ont repris le grand succès de Joni Mitchell pour en faire une pièce chorale qui se tient parfaitement, accompagnée au piano par notre super Marie, une autre chorise aux talents multiples.

Don’t it always seem to go that you don’t know what you’ve got ‘til it’s gone. Une phrase qui me hante depuis le 17 décembre au soir, au retour de ma chirurgie, même si dans mon cas, c’est quand même un genou neuf qui succède à l’ancien tout magané.

La force de cette pièce est évidement le texte d’une efficacité quasi chirurgicale de Joni. C’est lousse comme tout phrasé de musique pop, mais ça fesse bulls eye. Je pense notamment au texte qui précède la finale : Late last night, I heard the screen door slam. And a big yellow taxi took away my old man. Je sais pas pour vous, mais moi, je revois tout plein de scènes étant petit, et même moins petit.

Don’t know what cha got… Don’t know what cha got… Don’t know what cha got...

In this heart

Qui n’aime pas Sinead? Son célèbre Nothing compares to you a marqué le début de ma génération de jeune adulte voilà, well, plusieurs lunes. Ici, dans cet arrangement de Wheeler (sans piano, contrairement à l’arrangement des Podds dans la vidéo), c’est un magnifique build up des voix qui vient ampifier l’émotion sous-jacente au texte.  

Les sops s’attaquent bellement à la chose de leurs voix d’ange, bientôt suivis par les ténors et éventullement par les altos. À la toute fin, les basses (on est toujours un peu off et en retard les basses, c’est bien connu) viennent asseoir la belle chanson d’amour de la belle Sinead dont on s’ennuie toustes.

Beauté

Parlant de beauté et d’amour, on fait une autre pièce de Jean-Charles, cette fois sous un texte de Fernand Ouellette, tiré du même recueil qui avait donné mots à l’émouvant Passages de Jean-Charles, une pièce qu’on a eu l’occasion de chanter lors d’un concert précédent.  

Ici aussi, c’est un homme qui s’adresse à sa douce, partie (c’est d’ailleurs pourquoi monsieur Ouellette, récemment décédé, avait composé ce texte quelques années après le décès de son épouse).  

C’est tout en douceur, tout en respect. On l’impression d’entrer dans la bulle du narrateur, puis alors que la pièce se déploie, on devient soi-même le narrateur et on s’approprie ces Beauté qui ponctuent l’oeuvre entière pour en faire nos propres prières vers des personnes qu’on aime ou qu’on a aimé.

La pièce de Jean-Charles marque ce moment précis dans le deuil où le désespoir, la douleur, la peine, laisse place à la sérénité.  

De la paix… De la paix…  

Du bouillon de poule pour l’âme. Que dis-je, un bucket de chicken wings pour le coeur!

Emmène-moi

C’est la quatrième fois que je chante cette composition de l’ami Marie-Claire Saindon (écoutez mon entretien avec Marie-Claire ici). Et de fois en fois, elle m’habite de plus en plus.

Déjà par eux-mêmes, les mots de Jocelyne Verret sont chargés d’un puissant cri d’appel à la libération de l’âme, du coeur, de la chair même. Mais la mise en musique sensible de Marie-Claire la fait s’envoler à des hauteurs vertigineuses.

 De tableau en tableau, l’écriture musicale, particulèrement celle du piano, nous fait passer de l’admiration au désir, à la passion, à l’exaltation puis on atterrit sur une douce tendresse.

C’est un appel au laisser-aller, au laisser-vivre. C’est érotiquement chargé, tout en subtilité, avec des envolées grandioses qui donnent le vertige. Je sais pas pour toi, mais moi je trouve que cette pièce a du Diane Dufresne dedans. Je nous verrais très bien la chanter avec elle ;)

 Overall, c’est un gros bonbon à chanter, et à écouter autour de moi et à voir les yeux de Margo, j’pense que tout l’ensemble se sent ainsi.

Give me your stars

Peace flows into me. Juste aux premiers mots de cette pièce de Lucy Walker composée pour souligner le 20e anniversaire de VOCES8 (quoiqu’il ne reste plus que le contreténor Barnaby Smith – je m’ennuie encore de la superbe basse Jonathan Pacey, mon idole, et de la non moins superbe Andrea qui quittait elle-aussi le bateau récemment). 

Évidement, quand on a entendu l’interprétation sans faille de cette pièce par VOCES8 (veux-tu ben me dire où c’est qu’ils mettent leur oxygène ces ostis d’anaérobiques là!!!), la barre est haute. Derrière ses airs de simplicité, elle s’avère très complexe, des changements de clé sournois et des nuances qui jouent un rôle fondamental dans l’interprétation. Mais au final, on s’en tire très bien. C’est très beau. On s’attend toustes à se faire appeler par Barnaby ;)

Unclouded days

Après la pluie, le beau temps. Quelle meilleure façon d’émerger d’une longue convalescence, ou de conclure un magnifique concert tout en émotions, que d’y aller joyeusement avec un air à saveur gospel, sous fond de fugues?

C’est exactement ce que fait l’arrangement de Shawn Kircher sur le texte du Rev J.K. Alwood, menuisier devenu pasteur qui a composé le cantique, inspiré lors d’un retour à cheval en pleine nuit, à la vue d’un arc-en-ciel lunaire.

L’arrangement est contagieusement entrainant et vient conclure sur une note joyeuse cette douce plongée dans l’introspection.

Amen.

Venez vous imbiber de ces chants sereins, vous ne le regretterez pas!

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